Ce matin, j'étais installé à La Fourmilière, à Dijon, avec le cours gratuit d'Anthropic ouvert dans un onglet. Ça faisait longtemps que je voulais le faire. C'est censé être un resto, mais avec le temps c'est devenu mon vrai bureau : la clim tourne, personne ne me presse de libérer la table, et il y a toujours un peu de vie autour sans qu'on m'adresse la parole. Ce jour-là, à côté, des habitués jouaient au tarot en refaisant le monde, pendant qu'un duo de doctorants se plaignait que rédiger une thèse, c'est long et difficile. Personne à prévenir pour être là, pas de créneau à poser dans un calendrier partagé, pas de salle de formation avec un café tiède et une chaise inconfortable. Juste moi, mon ordinateur, et le temps que je décide d'y consacrer.
C'est exactement la promesse qu'on te vend quand tu passes indépendant. Et pour une fois, elle est tenue.
Le plaisir, d'abord
Il y a un vrai confort à choisir sa formation sans arbitrage extérieur. Personne ne me dit "ce trimestre, le budget formation part sur autre chose" ni "on n'a pas le temps, il y a la prod à tenir". Si je décide que ce cours mérite ma matinée, il l'a. Si je préfère la couper à midi pour autre chose, je le fais aussi. La liberté est réelle, pas un slogan.
Le cours d'Anthropic, en plus, n'est pas une session d'une heure qu'on coche et qu'on oublie. Il est dense, découpé sur plusieurs jours, avec plusieurs sessions à enchaîner. Ce n'est même pas fini au moment où j'écris ces lignes. Et ça change quelque chose : ce n'est pas une décision ponctuelle ("je fais ce cours"), c'est un engagement qui s'étale, qu'il faut réévaluer à chaque nouvelle session : est-ce que je continue, est-ce que je garde le rythme, est-ce que ça reste la priorité du moment.
Puis le doute
Mais à peine une session terminée, la question suivante arrive : et après ? Il faut aussi que je me forme à Figma (je sais que ça va me servir, côté design/dev) et je n'ai aucune idée de par où commencer, ni de la profondeur à viser. Un cours complet ? Juste assez pour lire une maquette et l'implémenter ? Apprendre en marchant sur un vrai projet ? Et est-ce que je devrais d'abord finir Anthropic, ou alterner les deux ?
En salariat, cette question ne se pose presque jamais seul. Un manager priorise, un pair recommande, un plan de formation existe déjà, imparfait, pas toujours suivi, mais il existe. Là, il n'y a que moi pour trancher, avec le risque bien réel de perdre du temps sur la mauvaise chose, ou de ne jamais commencer, paralysé par le choix.
Ce n'est pas que la formation
Le plus dérangeant, ce n'est même pas de me tromper. C'est de ne pas savoir si je me suis trompé.
Exemple concret : le design de ce site. La première version m'a pris environ un mois. Avant même de la publier, je l'ai regardée une dernière fois et j'ai tout refait. Personne ne l'a jamais vue, donc personne n'a jamais pu me dire si elle était ratée : le seul jugement possible, c'était le mien, retourné contre moi-même avant même qu'un visiteur existe. Sur la nouvelle version, j'ai bien demandé à deux ou trois connaissances designers, qui bossent aussi en freelance, de jeter un œil. Un regard sympa, en passant, utile, mais rien qui ressemble à un verdict engageant : pas de suivi, pas d'enjeu partagé, juste un avis de courtoisie entre indépendants. Est-ce que la première version était un échec ? Aucune idée. En agence, quelqu'un t'aurait dit à un moment "ça ne va pas" ou "c'est bon, on garde" ; là, je ne suis même pas sûr que mon propre avis compte comme un verdict.
C'est ça, le doute qui ne concerne pas que les cours en ligne. Choisir une architecture pour un projet client, sans personne pour dire "on est sur la bonne voie". Décider d'un tarif, d'un mot dans un devis, d'une réponse à un client difficile. Prioriser une semaine entre prospection, admin et code. À chaque fois, la même mécanique : je décide, et rien ni personne ne confirme (ni n'infirme) que c'était le bon choix.
En entreprise, une part de cette incertitude est absorbée, imparfaitement mais réellement, par un process qui existe sur le papier, une revue de code qui arrive parfois trop tard, un collègue qui n'a pas toujours le temps de regarder, un chef qui tranche même sans avoir raison. Ces structures ne fonctionnent pas forcément bien : il y a juste, quelque part, un avis extérieur qui finit par tomber, même bancal, même en retard.
En solo, cet avis ne tombe jamais. Pas de mauvais avis, pas de bon avis : pas d'avis du tout.
Le constat, sans la morale
Je n'ai pas de méthode à proposer ici, pas de checklist pour "trancher enfin". Ce que je fais, concrètement, c'est revenir sur mes propres choix plus tard, avec un peu de recul (comme pour le design du site) et accepter de recommencer quand ça ne me convient plus, sans qu'aucune preuve extérieure ne m'y autorise. Ce n'est pas une méthode, c'est juste la seule validation qui reste : la mienne, en différé. Le doute ne se résout pas vraiment, il devient une texture de fond du quotidien d'indépendant, présent dans le café tranquille du matin comme dans le devis envoyé le soir.
À côté, les doctorants continuaient de se plaindre. Eux non plus ne savent pas encore si leur thèse est bonne. Mais eux, au bout du chemin, il y aura un jury pour le dire. Moi, il n'y en aura pas.