Tâche principale : écrire un article. Done
Le cahier est sur le canapé, sous un coussin, avec son stylo posé dessus. Ce n'est pas du rangement, c'est de la logistique : le canapé, c'est là que je finis mes journées. J'écris avant le rituel du soir, brossage de dents, douche, lit. À ce moment-là, l'ordinateur est déjà fermé.
Un cahier A5, commencé le 28 juillet. Douze jours, donc. Je ne vais pas vous vendre une méthode éprouvée sur trois ans, et je n'ai rien inventé : le modèle vient d'une vidéo Instagram d'un chroniqueur ciné, qui l'avait sans doute pris ailleurs lui aussi. Je n'ai lu aucun livre sur le sujet, donc une partie de ce qui suit ressemblera à des méthodes connues.
Quatre parties, toujours les mêmes
Ce n'est pas de l'écriture libre. J'ai un modèle en quatre parties, et je le respecte.
Ce qui s'est passé. Sous la forme que je veux, récit, liste à puces, deux lignes si la journée était plate. Aucune contrainte, sinon je ne le ferais pas.
Patterns et focus. La partie qui travaille vraiment. Ce qui m'a rapproché de mes objectifs, ce qui m'en a éloigné, ce qui m'a fait perdre du temps. Et surtout les schémas qui se répètent : avec quelles personnes, sur quel type de tâche, à quel moment de la journée. Une mauvaise journée isolée ne dit rien. La même trois fois dans la semaine, au même créneau, commence à dire quelque chose.
Le seul schéma que douze jours ont suffi à sortir est d'une banalité confondante : la sieste du midi me ruine la journée. Pas « me fatigue un peu », me ruine. Une demi-heure de jeu vidéo à la même place produit l'inverse, je repars net. Je n'aurais jamais accepté ça d'un article de développement personnel ; venant de ma propre écriture, avec les dates en face, c'est difficile à contester.
Conséquence, et c'est la seule décision que le cahier ait changée : je ne fais plus de sieste. Sauf en canicule, où je décale la journée pour travailler à la fraîche et où je finis très tard le soir.
La préparation du lendemain. D'abord les tâches que je n'ai pas faites et que je reporte délibérément. Écrire « demain » ou « plus tard » à côté d'une tâche, c'est différent de la laisser traîner sans rien dire : le report devient une décision au lieu d'un échec. Ensuite, une seule tâche principale, ma TP, celle qui fera que la journée est réussie même si le reste dérape. Aujourd'hui, la TP c'était d'écrire cet article. C'est la MIT des méthodes de productivité anglo-saxonnes, à une différence près : elles en recommandent trois, je n'en garde qu'une.
Il n'y a pas de case à cocher. La TP écrite samedi soir, je ne reviens pas la valider le dimanche : soit elle réapparaît dans le récit de la journée, soit elle repart dans les reports. Et si elle ne se retrouve nulle part, ce n'est pas grave. Un système qui exige qu'on revienne fermer ce qu'on a ouvert la veille est un système qui demande une deuxième discipline pour faire tenir la première.
Enfin, une intention : ce que je veux ressentir demain soir. Avancer sur la prospection, par exemple. Pas un objectif chiffré, un sentiment.
Une phrase. Au présent. Parfois de la gratitude, parfois un fait brut. « Je suis content de ma journée. » « J'ai vu une étoile filante cette nuit. » Ça n'a aucun rapport avec le travail et c'est exactement le but : la dernière chose que j'écris avant de fermer le cahier n'est pas un bilan de performance.
Le soir où je l'ai oublié
Douze jours, c'est encore la lune de miel, et je vois bien ce qui tuera ce cahier : les soirs où il n'est pas là, ou moi pas là. C'est déjà arrivé une fois, une sortie imprévue avec mon frère, et le cahier m'est complètement sorti de la tête.
La parade : le lendemain, j'écris une double journée. Plus gros, moins précis, tant pis. Ça a tenu pour un jour manqué, je ne sais pas ce que ça donnerait après une semaine. Mais un cahier qu'on abandonne parce qu'on a un jour de retard est un cahier qui n'aura jamais servi à rien.
Ce que ça donne, et ce que ça ne donne pas
Je n'ai aucun gain de productivité à annoncer. Pas de chiffre, pas de courbe, et douze jours ne prouveraient rien.
Ce que j'ai, c'est un apaisement mental en fin de journée et un meilleur sommeil. Vider la journée sur une page, décider du lendemain une bonne fois, et ne plus y penser. C'est déjà beaucoup pour quelqu'un dont les journées de travail glissaient jusque dans la soirée sans ligne d'arrivée, un sujet que j'ai creusé à part.
Le deuxième effet arrive à la relecture. Je rouvre le cahier pour retrouver ce que j'ai fait avant. Quand on travaille seul, personne ne tient la mémoire du projet à votre place, et personne ne vous dit non plus si vous aviez raison. Le cahier ne tranche pas davantage, mais il rend le jugement possible plus tard : ce que je pensais lundi est encore écrit, avec la date, sans le confort du souvenir arrangé.
Un cahier manuscrit n'est pas cherchable, pas sauvegardé, pas interrogeable. C'est précisément ce que le journal numérique faisait mieux que lui. Mes seules parades sont la date en tête de chaque entrée et une double page par jour, donc beaucoup de blanc et un repérage à l'œil. À douze jours, ça suffit. À six mois, je n'en sais rien, et si le cahier finit par céder, ce sera probablement là-dessus.
Ce que je n'ai pas, en revanche, c'est une conséquence commerciale. Aucun devis, aucune décision client. La seule décision réelle porte sur l'organisation d'une journée, et c'est déjà la sieste.
Le journal numérique a tenu une journée
Avant le cahier, j'ai monté un journal quotidien avec mon assistant IA. Il a tenu un jour. Le lendemain je suis passé au cahier, et je l'ai supprimé peu après.
Il fallait rouvrir l'ordinateur au moment précis où je venais de le fermer. Le construire ne m'avait pourtant presque rien coûté, une demi-heure à peine.
Et je récidive en ce moment même. Je viens de me monter un time tracker dans Notion, pour mesurer le temps que je passe par catégorie : production, administratif, prospection. J'en ai besoin, puisque je travaille en parallèle sur mon système de calcul d'offres, et qu'on ne calcule pas un tarif sans savoir combien de jours partent ailleurs. Il est prêt, et je ne m'en sers pas. Pas par manque de conviction, juste parce que le réflexe n'est pas là.
Le cahier, lui, n'a demandé aucun réflexe à installer. Il est sous le coussin, à l'endroit exact où ma journée s'arrête, avec son stylo. Rien à ouvrir, rien à retrouver.
C'est peut-être ça la seule leçon de ces douze jours, et elle est peu flatteuse pour quelqu'un qui fabrique des outils : ce qui décide de l'adoption, ce n'est pas la qualité de l'outil, c'est ce qu'il coûte à ouvrir dans l'état où on se trouve au moment de l'ouvrir. Celui que j'ai codé a tenu vingt-quatre heures ; celui à trois euros écrit ces lignes.
MIT : « Most Important Task », popularisée par Leo Babauta sur Zen Habits.
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